Buen Vivir ou Bien vivre ?

Claude Henry

CH, 23/02/2021
Photo : Ministerio de Educación > Educación para la Democracia y el Buen Vivir

Quel fût notre besoin d’utiliser cette notion ? Comment s’est-elle imposée ?

Buen vivir a un double avantage par rapport à Bien vivre :
Adéquate à notre image ultra-marine d’archipel, elle exhibe son origine amérindienne dont la richesse nous apparaîtra au long de notre parcours. Alors que Bien vivre a pris un sens polysémique renvoyant le plus souvent à une vie facile et bien dotée (Vivre en paix, heureux, serein, à l’aise), nous cherchions plutôt du côté de l’idée de Vivre de manière droite, comme chez Spinoza ou chez Descartes. Ou de  la vie bonne d’Aristote. (Voir ces signification dans le « dictionnaire de la philosophie ») .

Les amérindiens nous fournissent des exemples inspirants pour nous, femmes et hommes en transition/métamorphose. Ils nous reconnectent en premier lieu avec la Terre, ce que nous avons oublié depuis trop longtemps.


Les deux premiers principes – il y en a six – de la Déclaration des peuples premiers du FSM de Bélem – 2009 – désignent très clairement deux enjeux forts de notre temps :

Nourrir la Terre-Mère et se laisser nourrir par elle ;
Protéger l’eau comme un droit humain fondamental et s’opposer à sa marchandisation. 

Le choix de « nourrir » la Terre avant de se laisser nourrir est un signal fort. Il s’agit d’en prendre soin, de la respecter vivante, loin de tout épuisement productif.


Les trois suivants nous parlent aussi , ils adressent ce que nous appelons aujourd’hui un « changement de rapport au pouvoir » :

Décoloniser le pouvoir par le principe de « commander en obéissant », développer l’autogestion communautaire, l’auto-détermination, l’unité dans la diversité comme autres formes de l’autorité collective ;
Promouvoir l’unité, la dualité, la complémentarité et l’égalité entre les sexes, la spiritualité de la vie quotidienne et la diversité ;
Se libérer de toute domination ou discrimination raciste, ethnique ou sexiste.


Les trois derniers visent des changements économiques radicaux, répondant aux de notre enjeux de notre temps : 

Développer les décisions collectives sur la production, les marchés et l’économie ;
Décoloniser la science et la technologie ;
Développer la réciprocité dans la distribution du travail, des produits et des services : voilà des directions pour produire une nouvelle alternative à l’éthique sociale de marché et du profit colonial / capitaliste.



D’autres intellectuels ont présenté des principes philosophico-politiques très proches des précédents. C’est le cas de Pablo Solon. D’autres, enfin, des règles qu’on peut appeler « de bonne vie ». On aurait tort de qualifier ces règles de naïves, car elles dessinent ce que signifie « vivre à la bonne heure ».

Avant d’être élu Vice-Président de la Bolivie en novembre 2020, David Choquehuanca était connu comme  intellectuel, fin connaisseur de la culture amérindienne de son pays. Son discours d’investiture est remarquable par l’appel aux racines culturelles de son pays. En bon politique, dans un moment politique refondateur (à un moment où la Bolivie sortait d’une crise), il faisait appel à la force des références à la nature (la Pachamama), aux animaux et aux plantes symboliques de son pays et aux ancêtres qui soudent puissamment une bonne partie de son peuple.
Pablo Solon dans un article de la revue Projet de 2018, décrit de son côté la philosophie du Buen vivir comme une recherche de l’équilibre. C’est une vision infiniment moins mobilisatrice que les précédentes :

La communauté est essentielle pour le buen vivir, mais elle inclut à la fois l’humain et le non humain, le matériel et le spirituel. Cette dualité est partout présente. La tension individu-communauté s’inscrit dans la tension humanité-nature. Dans ce contexte, le bien à l’état pur n’existe pas. Le bon et le mauvais coexistent, en tension permanente. Bien vivre, c’est apprendre à vivre avec ces dualités multiples. Non pas prétendre annuler ces contradictions, mais vivre avec elles, éviter que les inégalités et les conflits s’aggravent et se polarisent au point de déstabiliser « le tout ».

En fait, il ne s’agit nullement pour nous d’imiter les amérindiens.
Il s’agit d’accepter de les écouter et de s’inspirer de ce qui est le meilleur chez eux. La brutale colonisation européenne, espagnole et portugaise pour ce qui les concerne, les a marginalisés (sauf en Equateur et en Bolivie). Durant les quatre derniers siècles, nous avons développé en Europe un processus d’individuation/émancipation basé sur les Lumières, auquel nous tenons à juste titre, recouvert largement aujourd’hui par un individualisme excité par le marché. Dès lors, le dialogue avec eux sur le poids du collectif peut être fécond. Nous ne voyons pas que la force du groupe leur a permis, dans les conditions précolombiennes et actuellement encore pour ceux qui vivent dans la forêt, d’assurer leur subsistance en lien direct avec la Nature.
Choquehuanca nous le dit : Ayllu, – la communauté de base -, n’est pas uniquement l’organisation sociétale des être humains, ayllu est un système d’organisation de la vie, de tous les êtres vivants, de tout ce qui existe, de tout ce qui s’écoule, en équilibre avec notre planète ou notre mère, la terre.

Nous devons percevoir que les conditions climatiques dans notre futur vont nous réveiller de notre somnolence sur ce point.

Nous nous interrogeons aussi sur la situation des femmes dans les sociétés amérindiennes. Les mieux informé-es d’entre nous savent qu’il n’y a pas qu’en Occident que le puissant mouvement d’équilibrage entre hommes et femmes est en route. Souvent dans une grande discrétion, au sud du  Mexique, en particulier, on sait que le mouvement zapatiste, né au milieu des années 90 a été remarquable par l’engagement des femmes en son sein. La venue d’une forte délégation de femmes zapatistes en Europe en été 2021 serait peut-être une occasion d’un échange fructueux

Nous nous sommes nourris de ces réalités et de ces questions durant notre cheminement 2016/2021.

Nous avons également voulu expérimenter le « Bien vivre en acte », dans deux moments de transmission, mais aussi dans deux moments d’expérimentation en petit groupe.

Particulièrement  en mai 2018 au Premier Forum International – en Europe – pour le Bien Vivre (Grenoble – 6-7-8 juin 2018), organisé par CCFD Terre Solidaire. Les organisateurs visaient trois objectifs :
1) Repenser nos modèles de société;
2) passer des indicateurs à l’action; 3) définir collectivement ce qui compte.
Les traces de ce Forum sont sur https://bienvivre2018.org/. En particulier, une agence de presse internationale a recueilli six conceptions du Bien Vivre, dont celle de Patrick Viveret.

Un autre moment fort fut l’Université d’été à l’initiative du CRID et d’ATTAC qui s’est déroulé du 22-26 août 2018 à Grenoble dans lequel nous avons animé plusieurs ateliers sur le Bien-vivre en acte (un post)

Les deux moments d’expérimentation du Bien vivre en acte ont eu pour but de pratiquer et d’approfondir en petit groupe des outils du Bien Vivre. Avec des ateliers de confronter en profondeur nos différentes manières de vivre des thèmes difficiles, comme par exemple notre rapport au pouvoir, à l’argent, mais aussi au corps, à la prise de parole. (un post sur ces deux expériences). Nous désignons ces moments par le terme de « Nanoub » – Nous Allons Nous Faire du Bien. En parallèle (lien avec un autre texte) on commençait à décrire ce que pourrait être un autre pays, naissant à l’intérieur de notre société, comme les cellules imaginales de la chenille devenant papillon, le « pays de la Nanoubie ». Cette orientation, en lien avec l’idée – largement considérée comme essentielle dans le monde de la transition/métamorphose – d’un Récit positif du monde de demain n’a pas encore abouti. Elle attend un rassemblement de forces dont on souhaiterait voir le jour avec des artistes de toutes disciplines qui pourraient lui donner l’ampleur nécessaire.


Petite bibliographie/ sitographie sur le Buen Vivir :

David Choquehuanca (2010), « Bolivie : 25 postulats pour comprendre le concept du “Vivre Bien” » , 2010 (fichier disponible à télécharger)

Jean Ortiz, article sur le Buen vivir , 2013. Jean Ortiz est maître de conférences et syndicaliste français, spécialiste des littératures des Amériques et des littératures de langue espagnole.

Émile Carme, article de 2010 sur le travail d’un économiste équatorien, Alberto Acosta

Alberta Acosta et Marion Barailles, « Le Buen Vivir: Pour imaginer d’autres mondes (Amérique latine) », Editions Utopia, 2018

Pablo Solon, in la Revue Projet, « Comment mesurer le Bien vivre », février 2018.

Faire gagner les forces de vie !

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