La poétique et Glissant

Didier FRADIN

Glissant a développé un compagnonnage avec Gilles Deleuze et Félix Guattari autour de la déconstruction de l’imaginaire dominant et pour repenser, sur les ruines fumantes du marxisme et de la dictature du prolétariat, le cadre de pensée d’une alternative à l’échelle de la planète.

La poétique, n’est pas une philosophie, ni une politique portée par une idéologie, mais quelque chose qui a trait, à la fois, à la pensée, à l’utopie, au sensible et au vivant.
Dans son dialogue avec Edgard Morin, sur la question des systèmes ouverts ou fermé l’ennemi c’est le système de pensée qui s’énonce dans la pensée de système…
Il part du principe que les systèmes fermés sont soumis à la loi d’entropie, les énergies qui circulent à l’intérieur vont s’épuiser et le système va s’effondrer, s’il ne se ressource pas. La proposition d’Edgard Morin (à la suite des travaux de l’école de Palo Alto) est qu’il faut réussir à penser la notion de système, à priori fermée, avec la nécessité d’une ouverture, nous rendant possible non pas des mutations prévisibles, mais des métamorphoses imprévisibles… On peut penser à ce phénomène de la chrysalide et du vers qui se transforme en papillon.

Pour Glissant la réponse au système fermé c’est la poétique : une acceptation du tragique du monde… l’acceptation d’une part d’imprédictible, une part de sensible et de vivant au cœur de nos décisions… non pas un renoncement à la pensée mais la reconnaissance qu’aucune domination n’est durable et que nous créons dans un monde chaotique mais vivant.
Le chaos est une approche de la complexité sociale qui se mesure désormais à l’aide d’outils développés à partir de la physique quantique, d’une science et d’une pensée du chaos. Glissant entretient un dialogue passionné avec ces scientifiques qui travaillent sur la pensée du chaos.

Chaque fois qu’on va essayer d’uniformiser la pensée, on va aller vers cette tyrannie, la pensée unique, qui va produire la Tragédie (histoire d’une genèse mythique)… la Genèse, c’est un texte sacré qui va légitimer l’appropriation du sol par un groupe. A partir du moment où cette terre appartient prétendument à tel groupe de population ça va autoriser la pensée du territoire, qui va mener à une sacralité de la Loi et de la langue qui ont posé le texte de la Genèse : le type de raison qui, à son tour, produit la nation… C’est-à-dire une pensée du Même, une espèce de logique du mimétisme qui va nier la présence de l’autre, de l’altérité ; et donc la pensée de l’unité nationale ou raciale va toujours produire ce retour à une racine unique, à une homogénéisation du monde, à une suppression ou réduction de sa diversité, produisant peur et angoisse envers cette diversité pragmatique du monde…

L’image de l’archipel est essentielle contre la pensée unique. Dans la Caraïbe, il y a une unité de populations malgré les morcellements géographiques, institutionnels et coloniaux, ce sont les mêmes populations, sur des îles distantes de 20 à 30 km, qui se voient les unes les autres. Pourtant, sur une île ça donne le reggae, sur une autre la salsa, là le soca et là le zouk… Avec les mêmes matériaux, les mêmes populations, le même fond, on a une diversité de formes, qui relève d’une unité culturelle et d’une diversité dans l’unité. Ce jeu aléatoire des mêmes éléments constitutifs donne des choses imprévisibles, des chatoiements et des ramifications interminables. C’est ce processus là qu’Edouard Glissant appelle créolisation. C’est-à-dire, s’ouvrir aux logiques infinies du chaos. L’identité rhizome

Glissant, Deleuze et Guattari s’enrichissent mutuellement et notamment autour d’une pensée de l’identité et de cette pensée du rhizome. En quelques mots, la pensée du rhizome découle d’une critique de la pensée unique. L’identité ayant été pensée comme une chose uniforme posée à partir de l’expérience occidentale du monde. Donc ils vont se mettre à réfléchir à la question du dépassement de cette pensée.
Ils vont poser le postulat suivant : il n’y a pas qu’une forme d’identité. Ils distinguent deux formes d’identités :

  • Les civilisations fortes, qui ont une longue durée, et qui ont pu poser une genèse et un texte sacré, qui s’approprient le sol en termes de territoire et qui vont sacraliser une langue. On peut penser à toutes ces civilisations fortes, aussi bien européennes que les anciennes civilisations africaines, ou asiatiques. Très souvent elles vont avoir pour symbole un grand arbre majestueux, qui s’enracine très profondément dans la verticalité. A ce propos, il y a un proverbe en Afrique, qui dit que rien ne pousse à l’ombre du baobab… Le grand arbre est majestueux, certes, mais il tue son environnement, il est seul. Il règne seul sur son écosystème, de manière totalitaire.
  • A côté de ce type d’identité, qu’ils appellent identité atavique, qui est l’identité des peuples majestueux forts, Glissant, Deleuze et Guattari proposent l’identité rhizome.
    L’identité rhizome serait une identité qui ne s’approfondit pas en verticalité, qui s’étend en horizontalité, qui s’adapte aux accidents du sol et qui concilie les différentes espèces. Ce n’est ni exclusif, ni invasif. Le rhizome est apaisé avec son environnement et il ressurgit de manière imprédictible. Il fait des troncs et des noeuds -on ne peut pas prévoir où, ça va ressortir de manière inopinée. C’est la confrontation de ces deux types d’identité qui va leur permettre d’essayer d’imaginer une autre forme d’être au monde. Et notamment, ces auteurs résonnent beaucoup pour ces populations, qu’Hannah Arendt appelait les « sans Etat », ces gens poussés pour multiples raisons sur les chemins du monde, ces exilés ou ces migrants, ces gens qui portent leur patrie en eux, qui n’ont plus d’Etat pour les défendre, qui ont été rejetés par ces Etats, qui se retrouvent dans des situations non définies, indéfinissables.

Créolisation

On va retrouver cette idée du rhizome au niveau de l’opposition entre mondialisation et mondialité. Mais d’abord, la créolisation : nous l’avons vu, la créolisation c’est ce processus où, contrairement au métissage, qui produit un résultat prévisible, les individus, les cultures vont se rencontrer et produire des choses de manière imprédictible. Des retombées dont, à l’avance, on ne peut pas prévoir les résultats. C’est ce qui spécifie la forme de la créolisation par rapport au métissage. La créolisation est un processus et non pas une essence. Glissant dit donc que la créolité antillaise et la plantation antillaise sont une forme de créolisation qui n’a aucune légitimité spécifique à s’imposer aux autres types de créolisation. Toute forme de créolisation a son contenu et ses logiques propres. Notamment celles qui s’accélèrent actuellement du fait de la mondialisation…

La Relation

Le concept de Relation est la considération que notre identité n’est pas définie en soi mais définie par opposition, relativement, en système et en dialogue. Je dirais, définie en ramification infinie, jamais fermé en soi, toujours avec justement l’irruption de cette mise en réseau du monde. Ce dernier fait que des choses incroyables, des gens improbables, des peuples et des langues qu’on avait même plus pensés, qu’on avait oublié ou qui nous sont inconnus, arrivent à nous et nous touchent nous contactent et nous contaminent… Donc, aujourd’hui, on ne peut plus raisonner, on ne peut même plus écrire dans une tour d’ivoire.

Mondialisation vs mondialité

Glissant dit : « j’écris en présence de toutes les langues du monde ». C’est-à-dire que la condition humaine aujourd’hui nous est donnée à travers cette mise en relation du monde. On en parle à travers la catégorie de la mondialisation. Pour lui, la mondialisation est le négatif infernal d’une réalité dont l’endroit positif serait -ce qu’il appelle- la mondialité. La mondialité c’est ce qui se passe lorsqu’on met frénétiquement en contact différentes parties du monde et de manière accidentelle, imprévisible et incalculable. Des gens se rencontrent, des histoires se nouent, des langues se créent, des imaginaires se métissent, des choses se passent… On en vient de toute part du monde à une intuition, l’intuition qu’on pourrait mettre nos utopies en relation…

La volonté de l’utopie est forte chez lui, parce qu’il se rend bien compte que pendant longtemps on s’est déterminé en fonction du passé, c‘est toujours notre passé – notre passé esclavagiste, de dominé – qui nous détermine dans notre action d’aujourd’hui ; or le basculement sur l’utopie nous projette dans le futur. Par contre, au sujet de l’utopie il est vraiment très prudent. Ce n’est pas une utopie à réaliser qui se réalisera. C’est une utopie qui avancera devant nous, sans cesse, parce qu’elle aura toujours à intégrer les utopies des autres. Ce ne sera jamais une utopie d’une partie du monde, ni d’un moi, d’un Je. Ce serait toujours une utopie vouée à rencontrer d’autres utopies et cherchant comment on peut produire quelque chose qui soit un universel pour tous, sans exclusive.

Le tout-monde / le chaos-monde

On revient à ce constat du début. On est parti de l’universel des Lumières qui était un universel pour le club blanc et qui n’a pas fonctionné pour les peuples colonisés, pour les peuples que l’universel, précisément, excluait comme acteurs libres… Comment, aujourd’hui, peut-on essayer de concevoir une forme d’approche de la relation de Tous sur la terre ? Ce qui est marrant avec lui – c’est peut-être la première question que je lui ai posée – « Pourquoi vous ne dîtes jamais l’humanité ? Vous dites les humanités ? Est-ce parce que l’humanité est encore en projet ? ». Il dit qu’il faut que les humanités se veuillent, se désirent, pour se rencontrer et que, de cette rencontre, naisse l’imaginaire partagé de ces humanités reliées. Il n’y a pas de vision qu’on ait déjà atteint l’humanité… Non, il y a encore des mondes sur cette Terre, on n’est pas encore dans un moment où on pourrait dire LE monde.

Il n’envisage pas une uniformité, une continuité physique qui rétrécirait le monde… Mais plutôt la posture qui postule une relativité de chacun, un interdit de se sentir supérieur ou plus indispensable… Personne ne peut ne pas anticiper l’Autre…

La mondialité c’est un chaos monde parce qu’à travers les mailles du Système, elle est faite de rencontres éparses improbables, incroyables, de réseaux discontinus, de gens venus de parties du monde qui ne se connaissaient même pas et vont fonder ensemble des actions. C’est un chaos-monde parce que les grandes structures qui maintiennent l’apparence d’une continuité stable, sont impuissantes à contrôler la masse des flux et les niveaux infra de la société. Le chaos tient

à la taille des failles, des angles morts internes au Système. Dans les zones d’ombre qui entoure la ville-lumière, il y a d’infinies possibilités alternatives. Il n’y a pas une pensée unifiée, linéaire, organisée. Il y a des discontinuités, il y a des réseaux, des passerelles, des archipels. La proposition du Tout-Monde me semble combler le vide laissé par la récusation de l’Universalisme des Lumières (la pensée eurocentrée de l’Un rationnel). Le statut épistémologique du Tout-Monde mêle les approches économiques et socio-anthropologiques d’une dimension matérielle à des modes de connaissance, de praxis ou de ressenti de la réalité de l’ordre du sensible (la poésie, le tragique, le symbolisme, l’ésotérique, le vitalisme etc…) En fait il s’agit de penser la manière nouvelle dont coexistent, désormais, les imaginaires, les cultures et les individus sur la planète Terre, réorganisée par la mondialisation, et sous les tremblements infinis de la mondialité…

Le Tout-Monde que Glissant formalise mêle à la fois la réalité des rapports sociaux, des échanges culturels, et les représentations (utopies) que nous nous en faisons. Ce nouvel universalisme ne se ferme sur aucune pensée de système mais insiste sur le fait que nulle entité vivante –connue ou inconnue – ne pourra, par principe, en être exclue. Le Tout-Monde introduit à la pensée d’une totalité « innumérable » [réalité finie mais qu’on ne peut concrètement déconstruire ou énumérer, comme un banc de poisson] qui englobe l’humanité en toutes ses parts réelles et rêvées…

Faire gagner les forces de vie !

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